Muy, muy interesante esta entrevista a Desjoyeaux...
http://www.voilesetvoiliers.com/cour...joyeaux-foils/
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VENDÉE GLOBE 2016-2017
Desjoyeaux pas convaincu qu'un bateau à foils gagne le Vendée Globe
Tout le monde s’en doutait ! Paul Meilhat, le skipper de SMA (l’ex-Macif de François Gabart), a annoncé mercredi 8 juillet le nom de son co-skipper pour la Transat Jacques Vabre. Et le gagnant est… Michel Desjoyeaux, qui s’occupe déjà du jeune skipper issu du Figaro, et en dit le plus grand bien. Le « professeur » en a aussi profité pour nous donner son avis autorisé sur les nouveaux foils.
Nouveau look avec barbe de plusieurs jours, Michel Desjoyeaux a l’air très en forme. Paul Meilhat, le skipper de SMA et qui découvre le maniement d’un 60 pieds IMOCA, est quant à lui détendu et concentré, mais forcément moins rompu à l’exercice des conférences de presse. N’empêche, il s’en sort parfaitement bien. Ce marin intelligent et pragmatique ne se la joue pas, et mesure sa chance d’avoir intégré une telle écurie. Et ce n’est pas un hasard si Mich’Desj a accepté de devenir son co-skipper pour les courses en double, après lui avoir mis en main son nouveau jouet pour cet ambitieux projet au sein de Mer Agitée, chapeauté désormais par l’expérimenté irlandais Marcus Hutchinson. Desjoyeaux est fort demandé ! De son fief de Port-la-Forêt, il fait (aussi) de la formation sur IMOCA, que ce soit donc avec Paul Meilhat ou encore Éric Bellion (Comme un Seul Homme). L’Armen Race et le Trophée SNSM se sont soldés par deux victoires, signe que l’équipage fonctionne déjà bien, et que Meilhat apprend vite. Ça tombe bien, Michel Desjoyeaux est aussi là pour parler de la question qui taraude tout le monde en ce moment : les fameux foils dernière génération. Et comme toujours, c’est sans détour. Extraits choisis d‘une conversation à bâtons rompus.
SMA ? "Circulez, on ne change rien !"
« On est dans une position assez sympa, car on a l’un des meilleurs 60 pieds actuels. C’est un bateau référent qui a gagné le dernier Vendée Globe et la Route du Rhum. Il y a d’autres bateaux de ce même niveau-là - Maître Coq (Ex-Banque Populaire d’Armel Le Cléac’h) qui est le quasi sister ship – mais nous avons pris le parti depuis le début de ne pas modifier SMA, de ne pas chercher à le faire évoluer, même s'il y a plein de sujets de discussion, plein de supputations par rapport aux nouveaux bateaux. On a vu de très belles images 3D, des tableaux de chiffres merveilleux… qui étaient faux et entretenaient l’intox ! C’est devenu un peu l’antichambre de la Coupe de l’America. Tout le monde nous a dit "Vous ne mettez pas de foils ?" N’empêche, on a regardé ! Aujourd’hui, un Vendée Globe normalement, c’est 78 jours. Quand on fait un nouveau bateau ou qu’on optimise un plus ancien, on étudie d’un côté les données météo - mais on ne connaît pas encore celles de la prochaine édition ! – et de l’autre, on se sert des performances du bateau. Sur SMA, on a des données assez fiables et qui restent les mêmes puisque nous n’avons pas modifié l’ex-Macif. »
Une jauge bloquée ! "Dommage lorsqu’on veut faire sortir un bateau de l’eau…"
« En 1989, les bateaux déplaçaient autour de 14 à 15 tonnes. Aujourd’hui, ils sont à 7,5 tonnes. Lors du premier Vendée Globe, Titouan Lamazou, le vainqueur, avait mis 109 jours. Aujourd’hui, on est rendus à 78… Jusqu’en 1996 (date de la victoire de Christophe Auguin, NDLR) les bateaux devenaient chaque jour de plus en plus légers. Puis il y a eu un coup de frein, car ils commençaient à devenir instables, casse-gueule… et donc potentiellement dangereux. Des coureurs essayaient déjà de mettre en place des systèmes pour « lever » le bateau. Car le principe des foils existe depuis très longtemps. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il y avait déjà des vedettes rapides sur foils, le premier voilier à foils étant, si je ne me trompe, un petit trimaran conçu par les marins de l’US Navy en 1955. Et du coup, quand on veut faire un bateau plus rapide, on essaye de le faire plus léger et de le « sortir » de l’eau. La jauge IMOCA nous a bloqués à la fin des années 2000 avec des bateaux redevenant lourds, de plus en plus toilés et raides à la toile. Ça a été le cas de Pindar (plan Juan Kouyoumdjian, NDLR), né avec un mât de 34 mètres de haut alors que, maintenant, la règle impose 27 mètres. La jauge bloque aussi le nombre d’appendices qu’il y a sous le bateau et qui est limité à cinq (une quille, deux safrans et deux dérives ou foils), et également, ce qui est très contraignant, un seul axe de mobilité pour la quille et les dérives ou foils, contrairement par exemple à ce qui se passe sur les protos 6,50 de la Mini Transat. »
Alors pourquoi des foils ? "Le domaine de l’empirisme."
« Bonne question. Je me suis amusé à évaluer les pourcentages de la traînée sur les divers éléments d’un 60 pieds IMOCA. Cela reste très empirique et assez "pifométrique" mais cela donne quand même un ordre de grandeur du bilan de la traînée globale. Sur l’aspect aérodynamique (dans l’air, NDLR), la traînée de la coque est de 5 %, le gréement de 10 % et la quille, le safran et les dérives de 0 %. Sur l’aspect hydrodynamique (dans l’eau, NDLR), la traînée de la coque est de 66 %, la quille de 10 %, les dérives de 7 %, les safrans de 2 %, et enfin le gréement de 0 %. L’idée n’est pas de faire un bateau le plus rapide possible, mais le moins lent possible ! Et donc, on essaye de réduire les freins. Et quand on regarde quel est le moyen de diminuer la plus forte traînée - donc celle de la coque à environ 66 % - c’est de la sortir de l’eau ! »
Et le gain au portant dans tout ça ? "Ils jouent aux apprentis-sorciers…"
« Un IMOCA obtient ses meilleures performances entre 90 et 110/120 degrés du vent. SMA est un bateau qui remonte bien contre le vent, va assez vite au vent de travers et relativement correctement au vent arrière. C’est donc un bateau assez polyvalent. C’est là qu’on a commencé à jouer un peu à l’apprenti sorcier. On a regardé comment étaient conçus les nouveaux bateaux (Banque Populaire VIII et Safran). On a relu un peu de littérature, on a écouté les propos des uns et des autres, et on a vu naviguer les bateaux à Port-la-Forêt… On a vite compris que c’était aux allures de largue que le gain était le plus important. Mais il y a un mais ! Car ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre. Il n’y a pas de secret, sinon c’est qu’on serait très cons ! Et là, on a cherché à savoir s’il n’y avait pas une solution pour gagner sur les deux tableaux. Donc on a repris le bateau actuel, ses polaires de vitesse, et on l’a passé nous-mêmes à la moulinette, car il faut savoir que les architectes (VPLP et Verdier) n’ont pas le droit de travailler pour SMA et les autres bateaux anciens car ayant une clause vis-à-vis de leurs clients actuels. C’est logique ! On a alors comparé les performances théoriques avec celles réelles, et on a vu qu’il y avait de grosses différences. À partir de ce bateau virtuel, on a commencé à modifier des paramètres et à chiffrer. »
Et les nouveaux bateaux ? "De rares navigations."
« Safran et Banque Populaire sont à l’eau depuis plusieurs semaines. Ils ont de petits soucis normaux de mise au point, mais surtout naviguent peu… alors que, nous, on n’a quasiment pas sorti la caisse à outils ! Pour le moment, dans les conditions dans lesquelles nous les avons observés, nous n’avons pas été séduits, mais ce n’est pas très représentatif. Il y a les calculs, il y a la réalité du terrain, il y a les bruits de ponton, il y a le développement et la mise au point avec une jauge très contraignante pour eux. Forts de tout ça, notre problème est de savoir si oui ou non, il faut modifier les anciens bateaux et donc SMA. »
Quel type bateau pour quel parcours ? "La météo n’est jamais la même !"
« Par rapport aux éditions précédentes, le parcours du prochain Vendée Globe risque d’être beaucoup plus Nord dans l’océan Indien et Pacifique, à cause des zones d’exclusion des glaces. Cela change pas mal la donne, car la probabilité d’avoir des vents forts portants est plus faible. Je doute que, du coup, le temps de course (le record actuel détenu par François Gabart en 78 jours, NDLR) soit descendu de trois jours ! De toute manière et même s'il y a certaines similitudes, la météo n’est jamais la même d’une édition à l’autre. Du coup, quel est le bateau idéal à faire par rapport à ces conditions ? Ce n’est pas simple de décider aujourd’hui. Il y a une prise de risques et un pari technologique à faire un bateau très typé ou pas. Statistiquement, du petit temps il y en a très peu, mais ça peut être décisif notamment dans le Pot au Noir. Des bateaux qui vont vite et qui le franchissent dans une bonne fenêtre peuvent créer un très gros écart. Il n’est pas difficile de se « prendre le mur » et se retrouver quatre jours derrière… Du coup, aller vite dans le petit temps, par moments, ça rend service ! »
Nouveaux bateaux ? "Une prise de risque architecturale."
« La jauge de l’IMOCA est une ‘’box rule’’, donc une jauge à restriction avec des limitations. Il y a une longueur maximale fixée à 18,28 mètres. Ensuite, on a limité le tirant d’eau puis le tirant d’air car il y a des gens qui partaient dans des envolées lyriques... Le nombre d’appendices a été contraint lui aussi. Pour le moment, il n’y a pas de limitation de largeur de l’ensemble du bateau, mais de la coque pour les nouveaux bateaux. Ces derniers sont soumis à une largeur max, avec un mât et une quille monotypes. Pour les anciens bateaux et notamment SMA, ce qui est intéressant est que l’on peut garder l’ancien mât qui est plus léger que les espars monotypes. Les nouveaux bateaux sont donc obligés de prendre des risques architecturaux pour rester où l’on est, et c’est donc pour ça que les architectes et les skippers cherchent autre chose. C’est à la fois normal et bien vu. Car aujourd’hui, si tu fais un bateau « classique » avec la nouvelle jauge, il sera moins performant qu’un SMA, Maître Coq… Du coup, on n’a pas besoin de s’énerver, et on a tout intérêt à les laisser faire des essais. Et s’ils trouvent… On a encore le temps de changer en vue du Vendée Globe 2016. Reste enfin la question de savoir si, en solitaire dans les mers du Sud, les skippers sauront exploiter à 100 % ce nouveau système d’appendices, notamment sous pilote. Et si on décide d’y aller, la décision sera prise juste avant la Transat Jacques Vabre en octobre. »
Un bateau à foils peut-il gagner le prochain Vendée Globe ? "Oui !"
« La réponse est oui… car les bateaux sont déjà équipés de foils, puisque les dérives que nous possédons ne sont déjà pas verticales dans le bateau (à 35 degrés), et quand le bateau est gîté, elles le sont encore moins : à 45 degrés. Donc on cherche déjà à sustenter le bateau. Mais on n’a pas pris le parti d’aller plus loin que ça pour le moment. »
Alors, un bateau équipé des nouveaux foils peut-il gagner le prochain Vendée Globe ? "À voir…"
« Vu ce que j’ai vu pour le moment, aujourd’hui, je ne suis pas convaincu ! »
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